Au XIXᵉ siècle, l'estuaire du Gabon n'a pas un roi, mais plusieurs. Chaque clan mpongwè obéit à son Oga, que les Européens traduisent par « roi » et à qui ils donnent des noms de baptême de comptoir : Denis, Georges, Louis, Glass, Quaben. Sur la rive gauche, face à l'océan, deux d'entre eux se partagent la côte : le roi Denis, du clan Asiga, à la Pointe-Denis, et, plus à l'est, à l'embouchure du Rèmbouè, un autre chef terrien très influent, Georges Rassondji, du clan Agulamba.
Qu'est-ce qu'un Oga ?
En mpongwè, oga désigne le chef, le roi : celui qui est à la tête d'un clan, quand le mot « prince » désigne plutôt le chef d'un lignage. L'Oga n'est pas un monarque absolu : l'historien Henry Bucher souligne que le pouvoir des clans reste largement oligarchique, partagé avec les anciens. Il est choisi par les vieux parmi les fils jugés « sérieux » du roi défunt, et entre en fonction au terme de rites d'intronisation ; il s'entoure d'attributs royaux, siège, tambours, et de la cloche kendo, instrument de la justice.
Les règles de succession varient d'un clan à l'autre. Chez le roi Denis, le trône passe en ligne directe, du père au fils : Denis succède à son père Ongouwu Ré-Mboko, puis remet son anneau d'or à son fils Félix Adandé. La famille précise : ce fils est le roi Denis II, Louis Denis Marie Félix Adandé Rapontchombo. Chez le roi Glass, il passe aux frères et aux neveux.
Les grands Oga de l'estuaire
Dans les années 1840, les Mpongwè comptent une vingtaine de clans, dont quatre dominent le commerce de l'estuaire : les Asiga et les Agulamba sur la rive gauche, les Agekaza-Glass et les Agekaza-Quaben sur la rive droite.
Antchouwé Kowé Rapontchombo, « roi Denis »
Asiga (Assiga) · rive gauche, Pointe-Denis
Oga vers 1810, signataire du premier accord franco-gabonais le 9 février 1839 ; mort le 9 mai 1876.
Rassondji, « roi Georges »
Agulamba · rive gauche, embouchure du Rèmbouè
Reçoit le voyageur anglais Bowdich en 1815 à Nghango ; traite avec la France en 1846.
Anguilè Ré-Dowé, « roi Louis »
Agekaza (branche Quaben) · rive droite
Signe le 18 mars 1842 le traité qui cède son village d'Okolo, où s'élève en 1843 le fort d'Aumale ; mort vers 1867.
R’Ogouarowe, « roi Glass »
Agekaza (branche Glass) · rive droite, Olamba
Le plus prestigieux des Mpongwè de son temps selon les historiens ; traité du 28 mars 1844 ; mort le 29 janvier 1848.
Kaka-Rapono, « roi Quaben »
Agekaza · nord de la rive droite
Traité avec la France le 27 avril 1843.

Georges Rassondji, l'Oga du Rèmbouè
Le clan Agulamba tient une position que tout le commerce de l'estuaire lui envie : son village principal, Nghango, se dresse sur la rive gauche, à l'embouchure du Rèmbouè, entre les navires européens et les routes du commerce qui remontent vers l'Ogooué et l'intérieur. Par le lac Azingo, les Agulamba communiquent avec les peuples de l'Ogooué, leurs parents de langue myènè.
C'est là que le voyageur anglais Thomas Edward Bowdich séjourne quelques semaines en 1815, chez le roi Georges Rassondji, « King George » pour les capitaines anglais : l'un des plus anciens témoignages écrits sur la cour d'un Oga de l'estuaire. Contemporain du roi Denis, Rassondji règne ainsi sur la même rive que lui.
Quand la France veut s'établir dans l'estuaire, la soumission de Rassondji lui est indispensable pour tenir toute la rive gauche. En 1846, il signe un traité avec Bouët-Willaumez, l'officier qui avait conclu celui du roi Denis en 1839 ; la même année, un accord conclu avec l'officier Mecquet cède à la France la crique qui porte encore son nom, la « crique Georges ».
Rive gauche, rive droite : des traités en ordre dispersé

La France ne traite pas avec « le Gabon », mais avec chaque Oga, l'un après l'autre, en jouant des rivalités anciennes entre les clans. Le roi Denis ouvre la voie le 9 février 1839 en cédant deux lieues de terrain, tout en obtenant que les Français s'installent ailleurs que sur les terres de son clan. Le roi Louis signe le 18 mars 1842 un traité qui mentionne cette fois le transfert de souveraineté ; le fort d'Aumale s'élève l'année suivante sur l'emplacement de son village. Le roi Quaben traite le 27 avril 1843, le roi Glass le 28 mars 1844. Le 1ᵉʳ avril 1844, un traité général réunit les chefs de l'estuaire, à l'exception de Glass, qui ne se soumet qu'après un bombardement en 1845. Le roi Georges, enfin, traite en 1846.
Les sources ne s'accordent pas toujours sur les dates : certaines placent le traité du roi Louis en 1841, et la mort du roi Denis en 1875. Nous retenons celles des historiens et des textes des traités cités ci-dessous.
Le roi Denis et le clan Agulamba
Les deux maisons de la rive gauche ne sont pas seulement voisines. Selon l'arbre de la Maison Rapontchombo, établi d'après les travaux de Raponda-Walker, la mère de Félix Adandé, le fils et successeur du roi Denis, se nommait Ngwembinda et appartenait au clan Agulamba, le clan du roi Georges. L'héritier du trône de la Pointe-Denis était ainsi, par sa mère, un enfant des Agulamba : c'est par ces alliances que les Oga de la rive gauche tenaient ensemble la côte. La généalogie complète se lit dans l'arbre de la Maison.
Deux siècles plus tard, la chefferie mpongwè reste vivante : lorsque la Maison tient ses cérémonies, la mer se ferme encore au nom du trône du roi Denis. Sur le peuple lui-même, son histoire et ses rites, voir Qui sont les Mpongwè ? ; sur le traité de 1839 et ses suites, Des terres du roi Denis à Libreville.
Sources
- Henry H. Bucher, « The Settlement of the Mpongwe clans in the Gabon estuary: an historical synthesis », Revue française d'histoire d'outre-mer, 1977, Persée ; et The Mpongwe of the Gabon Estuary: A History to 1860, thèse, University of Wisconsin, 1977.
- André Raponda-Walker, Notes d'histoire du Gabon, 1960 ; sur la succession chez Denis et chez Glass et les rites de la royauté : « Mpongwè », Miboue.
- Georges Rassondji à Nghango, Bowdich 1815, et les Agulamba du bas Rèmbouè : « Adyumba », Miboue ; traités de 1846 avec Bouët-Willaumez et Mecquet (« crique Georges ») : « Grandes dates du Gabon », Miboue ; « roi Georges Rassondji, contemporain du roi Denis » : « La royauté au Gabon », Encyclopédie de la mode gabonaise, 2013.
- Traités de 1839, 1842, 1843, 1844 : « Traités du Gabon », Miboue ; chefs signataires : « Mpongwe », Wikipédia ; clans et Oga : « Mpongwe people », Wikipedia ; « Anguilè Ré-Dowé », Wikipedia ; « Roi Glass », Wikipédia.
- Carte de 1865 : Le Tour du Monde, voir les Archives ; Ngwembinda, du clan Agulamba, mère de Félix Adandé : arbre généalogique de la Maison, d'après Raponda-Walker.