Histoire · 1839-1849

Des terres du roi Denis à Libreville

Tout commence par une signature. Le 9 février 1839, à bord du brick La Malouine, le lieutenant de vaisseau Édouard Bouët, assisté du capitaine Broquant, passe une convention avec « le chef de la rive gauche de l'estuaire, le roi Kowé-Rapontchombo dit Roi Denis », comportant la cession à la France de deux lieues de terrain. L'acte original est conservé aux Archives nationales d'outre-mer, à Aix-en-Provence.

Gravure d'une maquette : le brick-canonnière La Malouine, deux mâts gréés en carré, pavillon français à la poupe
Le brick-canonnière La Malouine, à bord duquel fut signée la convention du 9 février 1839 · maquette du musée de la Marine, G. Clerc-Rampal, 1913, domaine public.
Gravure panoramique du comptoir français du Gabon en 1865
Le comptoir français du Gabon vu à vol d'oiseau, face aux terres du roi Denis · dessin de Thérond d'après une aquarelle du capitaine de frégate Vallon, Le Tour du Monde, 1865, p. 273 · Gallica/BnF, domaine public.

Le texte de la convention

En 1939, pour le centenaire, la revue Le Monde colonial illustré publie le texte intégral de l'acte sous le titre « Acte de naissance de l'A.É.F. », dans un article de Marthe Savorgnan de Brazza. La convention est signée « du village et dans la case du roi Denis, rive gauche du Gabon », en présence de deux princes :

« CONVENTION passée entre le roi Denis, en présence des princes Petit Denis, fils du roi, et Dolingah, d'une part ; le lieutenant de vaisseau Édouard Bouët, capitaine de La Malouine, et M. Broquant, capitaine au long cours, délégué de la Chambre de Commerce de Bordeaux, de l'autre :

ARTICLE PREMIER. Le roi Denis s'engage à céder à perpétuité à la France deux lieues de terrain appartenant de la pointe Sandy, se dirigeant vers le village du roi et dans toute la largeur de la rive gauche, moyennant les marchandises de traite ci-dessous dénommées : vingt pièces d'étoffe assorties, dix barils de poudre de 25 livres, vingt fusils à un coup, deux sacs de tabac, un baril d'eau-de-vie, dix chapeaux blancs.

ARTICLE II. La France y élèvera toutes les bâtisses, fortifications ou maisons qu'elle jugera convenable.

ARTICLE III. Le susdit roi s'engage à une alliance offensive et défensive avec la France, qui, d'un autre côté, lui garantit sa protection.

ARTICLE IV. La présente convention une fois ratifiée en France, la prise de possession pourra avoir lieu immédiatement.

Fait triple, le 9 février 1839. » Signé : Ed. Bouët, Broquant ; signature du roi (⊕), de Petit Denis et de Dolingah (×) ; vu : Montagniès de la Roque, commandant de la station.

L'article III dit l'essentiel : ce n'est pas une soumission, mais une alliance offensive et défensive entre deux parties, où la France garantit sa protection au roi. L'original est conservé aux Archives nationales d'outre-mer.

Deux détails de l'acte comptent pour la Maison. « Fait triple » : la convention fut établie entrois exemplaires. Et à la croix du roi répond celle de Petit Denis, « fils du roi » selon l'acte, qui signe à ses côtés.

L'acte ne nomme pas son rédacteur. Selon la tradition de la Maison, la convention futrédigée par le roi Denis II, Louis Denis Marie Félix Adandé Rapontchombo, fils du roi, etsignée par le roi Denis Iᵉʳ, Antchouwé Kowé Rapontchombo : c'est sa croix cerclée qui porte la mention « Signature du Roi ».

Le dossier des Archives nationales d'outre-mer (cote FR ANOM 40 COL 436) conserve l'un de ces exemplaires : l'original manuscrit, rédigé à bord de La Malouine, où l'on voit la croix cerclée du roi, les croix de Petit Denis et de Dolingua, les signatures de Broquant et de Bouët, et le visa du commandant Montagniès de la Roque. Une copie mise au propre l'accompagne.

La chemise du dossier : Peuplades africaines, Traités n° 4, convention passée le 9 février 1839 entre M. Bouët, M. Broquant et Denis, roi du Gabon
L'original manuscrit de la convention du 9 février 1839 : le texte des quatre articles, la croix cerclée du roi, les croix de Petit Denis et de Dolingua, les signatures de Broquant et de Bouët
Copie calligraphiée de la convention, première page : préambule et article premier
Copie calligraphiée de la convention, seconde page : articles 2 à 4, « Fait triple le 9 février 1839 » et les signatures
La chemise du dossier : Peuplades africaines, Traités n° 4, convention passée le 9 février 1839 entre M. Bouët, M. Broquant et Denis, roi du Gabon
L'original manuscrit de la convention du 9 février 1839 : le texte des quatre articles, la croix cerclée du roi, les croix de Petit Denis et de Dolingua, les signatures de Broquant et de Bouët
Copie calligraphiée de la convention, première page : préambule et article premier
Copie calligraphiée de la convention, seconde page : articles 2 à 4, « Fait triple le 9 février 1839 » et les signatures

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Voir le dossier aux Archives nationales d'outre-mer, FR ANOM 40 COL 436 ↗

Ce traité fait du roi Denis, comme l'écrira plus tard la presse, « le premier à signer, en 1839, un traité avec la France ». Mais un second épisode, moins connu, attache directement le nom de la famille à la naissance de la future capitale.

Le navire capturé et le village des affranchis

Dans les années 1840, la marine française donne la chasse aux navires négriers sur la côte. Un journal catholique le racontait encore au début du XXᵉ siècle :

« La frégate l'Arèthuse, ayant donné la chasse et capturé un négrier […], débarqua et rendit à la liberté les pauvres noirs, après avoir négocié pour eux l'abandon par le roi Rapondtchombo d'une certaine étendue de terre leur permettant d'y construire un village. »

La Croix de Flers ; même récit dans La Libre Parole

C'est l'origine du « village des affranchis » : des captifs arrachés à la traite, installés libres sur une terre concédée par le roi. En 1849, lorsque les captifs du négrier Elizia sont établis sur la rive nord, l'établissement reçoit le nom qui dit tout : Libreville, la ville libre. La mémoire familiale et l'historiographie gabonaise retiennent que cette fondation fut rendue possible par les cessions consenties par les chefs de l'estuaire, au premier rang desquels le roi Denis.

Photographie ancienne : le rivage de Libreville, des hangars de commerce et un clocher au-dessus des toits, des pirogues sur la plage
Libreville en 1899, cinquante ans après sa fondation : le rivage, les hangars de commerce et, au-dessus des toits, un clocher · photographie publiée en 1899, British Library, domaine public.
Carte postale ancienne : la pointe Louis à Libreville, grands fromagers au bord de la plage
La pointe Louis, vers 1905 : la rive de Libreville garde le nom du roi Louis (Anguilè Ré-Dowé), l'autre grand chef de l'estuaire · carte postale, collection S.H.O., domaine public.

Un siècle plus tard, la presse s'en souvient

En 1939 encore, présentant son descendant venu à Paris, un quotidien résumait ainsi le rôle du fondateur : « descendant du roi indigène Denis, lequel, par le traité passé avec le lieutenant de vaisseau Bouët-Willaumez, en 1839, permit à la France de s'installer dans le pays » (Le Républicain du Gard). Et le roi a laissé son nom à la géographie même de l'estuaire : le cap, la pointe et l'île Denis, face à Libreville, où reposent aujourd'hui ses descendants.

En 1950 encore, pour le centenaire de la présence française, Le Figaro écrit que Bouët-Willaumez vint « signer un traité d'amitié avec le chef local, le roi Denis. Dix ans plus tard, Libreville était fondée sous la protection du drapeau français » (voir 1950, le centenaire : le roi Denis dans Le Figaro).

Carte gravée de l'estuaire du Gabon en 1865
L'estuaire du Gabon en 1865, ses clans et ses comptoirs : sur la rive gauche, les terres du roi Denis · Le Tour du Monde, 1865, p. 279 · Gallica/BnF, domaine public.
Coupure du Figaro de 1950 : « Libreville a fêté avec éclat le centenaire du Gabon »
« Libreville a fêté avec éclat le centenaire du Gabon » : en 1950, le traité avec « le roi Denis » ouvre encore le récit ; sur la photographie, Jacques Fourcade décore le prince Félix Adandé Rapontchombo, arrière-petit-fils du roi · Le Figaro, 5-6 août 1950, p. 7 · Gallica/BnF.

Sources

  • Le Monde colonial illustré, 1939, p. 128 : Marthe Savorgnan de Brazza, « Acte de naissance de l'A.É.F. », texte intégral de la convention du 9 février 1839 (Gallica/BnF).
  • Convention du 9 février 1839 entre le roi Denis et le lieutenant de vaisseau Bouët : Archives nationales d'outre-mer, cote FR ANOM 40 COL 436 (document numérisé).
  • La Croix de Flers et La Libre Parole : récit de l'Arèthuse et du village des affranchis (Gallica/BnF, domaine public).
  • Notre librairie : la convention de 1839 signée à bord de La Malouine avec « le roi Kowé-Rapontchombo dit Roi Denis » (Gallica/BnF).
  • Le Républicain du Gard, 1939 (Gallica/BnF).
  • Sur l'ensemble du règne : André Raponda-Walker, Notes d'histoire du Gabon, 1960, ch. II ; et la page Arbre généalogique.