L'année 1839 est celle où le monde vient à l'estuaire. En février, le roi Denis signe avec la France la convention qui ouvrira l'histoire de Libreville. La même année, sur le fleuve, un navire négrier est capturé après combat : cinq marins anglais y laissent la vie, quatre autres, blessés, sont faits prisonniers. C'est le roi Denis qui négocie leur libération et les rend à leur patrie. Ce geste, accompli sans autre calcul que l'honneur, va lui valoir la gratitude de la plus puissante souveraine de son siècle.


Pourquoi le monde entier se presse-t-il alors dans ces eaux ? Parce que l'estuaire du Gabon est l'une des plus belles rades naturelles de la côte d'Afrique équatoriale : un mouillage profond et sûr où les navires de haute mer viennent relever leurs équipages et faire aiguade. Parce que les Mpongwè, peuple du roi Denis, y sont les courtiers incontournables du commerce entre l'intérieur des terres et l'océan : ivoire, bois d'ébène, bois de teinture s'échangent sous leur autorité. Parce que les escadres anglaises et françaises y croisent pour réprimer la traite, désormais interdite, et que la France cherche sur cette côte un point d'appui pour sa marine, quand les missions américaines et françaises s'apprêtent à y planter leurs écoles. Au centre de ce monde qui converge, un homme tient la rive gauche : le roi Denis, qui parle aux capitaines dans leur langue.




La première puissance du monde
Il faut mesurer qui rend ainsi hommage à un roi de l'estuaire. En 1839, le Royaume-Uni de Victoria est la première puissance de la planète. L'atelier du monde : ses filatures, ses forges et ses chemins de fer n'ont pas d'équivalent, et la révolution industrielle est née sur son sol. La maîtresse des mers : depuis Trafalgar, la Royal Navy règne sans partage sur les océans, et pas un pavillon ne traverse l'Atlantique sans compter avec elle. Un empire déjà immense : l'Inde, le Canada, l'Australie, Le Cap ; à la fin du règne de Victoria, il couvrira près d'un quart des terres émergées, et l'on dira de lui que « le soleil ne s'y couche jamais ». Londres, enfin, est la capitale financière du monde : c'est de la Cité que se financent les canaux, les ports et les lignes de chemin de fer des cinq continents.



C'est cette puissance-là, qui traite d'égal à égal avec les empires, qui va écrire à un souverain mpongwè de la côte d'Afrique équatoriale pour le remercier. Le geste n'a rien d'un protocole vide : la reine des mers reconnaît, chez le roi de l'estuaire, une autorité et un honneur qui parlent le même langage que les siens.
Des marins anglais sur le fleuve
En 1839, une embarcation du HMS Lynx, un navire de l'escadre anti-esclavagiste, remonte l'estuaire du Gabon à la recherche d'un négrier que l'on croit caché dans ses eaux. Elle est attaquée et capturée après un rude combat, selon les chroniques par des Séké ou des Bakèlè, peuples de l'intérieur : cinq marins britanniques y perdent la vie, les quatre survivants, blessés, sont faits prisonniers. Le roi Denis, souverain de la rive gauche, engage alors sa parole et son autorité : il obtient leur libération et les fait reconduire sains et saufs. L'Angleterre de Victoria, qui a fait de la lutte contre la traite l'une des causes de son empire, apprend qu'un roi africain a risqué son crédit pour des marins qui n'étaient pas les siens.
Le roi lui-même en parlera à la reine, dans sa lettre du 16 mai 1840 : il a été « heureux de sauver les hommes de la reine, du Lynx », ce qui lui a coûté cent vingt dollars, qu'il a été heureux de donner pour elle.

Le roi ne s'en tint pas là. Selon la biographie conservée par la famille, il envoya aussi à la reine d'Angleterre une panthère vivante, présent de souverain à souveraine ; les archives britanniques consultées à ce jour n'en ont pas gardé la trace.
Le présent de la reine
En témoignage de reconnaissance, la reine Victoria fait parvenir au roi Denis une chaîne en or et une médaille en or à son effigie, gravée d'une dédicace que les sources ont conservée mot pour mot :
« Victoria, Queen of Great Britain and Ireland, to King Denny, in testimony of Her Majesty's deep sense of his human and generous conduct in rescuing from captivity four wounded British seamen, in the river Gaboon, 1839. »
Soit : « Victoria, reine de Grande-Bretagne et d'Irlande, au roi Denny, en témoignage du profond sentiment de Sa Majesté pour sa conduite humaine et généreuse en arrachant à la captivité quatre marins britanniques blessés, sur le fleuve Gabon, 1839. » Les Anglais appelaient familièrement le souverain « Denny » : c'est sous ce nom que la reine s'adresse à lui, d'égal à égal, comme on écrit à un pair.

Mai 1840 : la remise
Le présent traverse l'Atlantique au printemps suivant. Le commandant William Tucker, du sloop HMS Wolverene, remonte le fleuve Gabon et y arrive le 15 mai 1840 « pour présenter au roi Denis la médaille d'or et la chaîne », écrit-il dans son rapport daté de Fernando Po, le 31 mai. Le lendemain, le navire salue le roi, et à terre le commandant lui passe lui-même la médaille au cou. Un marin de l'équipage, Cornelius Noddall, décrit la scène dans une lettre à sa mère, aujourd'hui conservée aux Royal Museums Greenwich.
Les archives du Parlement britannique permettent de suivre la médaille à la trace. Elle arrive d'Angleterre à bord du HMS Wanderer, du commandant Joseph Denman, qui mouille à Sierra Leone le 1er mars 1840. Le 12 mai, en mer, Tucker écrit à l'Amirauté : « je suis maintenant en route pour le fleuve Gabon, afin de remettre au roi Denny la médaille envoyée par le Wanderer ». La lettre est imprimée l'année suivante dans les documents présentés aux deux Chambres du Parlement.


Le même jour, 16 mai 1840, le roi dicte sa réponse à la reine. Il ne se contente pas de remercier : il dit ce qu'un souverain attend d'un autre souverain. Il demande un grand habit à épaulettes, un gilet et un pantalon « avec beaucoup d'or », un bicorne à plumes et à galons d'or, une épée et son ceinturon, et deux fauteuils. À Londres, lord John Russell autorise le 30 janvier 1841 l'envoi de ces présents, à condition que le roi s'engage à abolir la traite. C'est cet habit d'officier que l'on retrouve, vingt ans plus tard, sur les photographies du roi.
Le fleuve reste sous la surveillance du Wolverene. Le 1er octobre 1840, le brigantin Emilia, alias Flor de Rio, venu de Rio de Janeiro sous pavillon portugais, mouille dans l'estuaire du Gabon. Le 9 novembre, les canots du Wolverene, menés par le lieutenant Henry Dumaresq, le saisissent au mouillage. À bord, trop de barriques d'eau pour un commerce honnête, des vivres absents du manifeste, des bat-flanc sur le pont et « une pièce pour les femmes et les enfants » : tout l'équipement d'un négrier. Conduit à Sierra Leone, le navire est condamné le 9 décembre 1840 par la commission mixte anglo-brésilienne. C'est dans ce même esprit que Londres, un mois plus tard, subordonne l'envoi de l'habit demandé par le roi à l'abolition de la traite.

La couronne et le sceptre
La mémoire de la Maison Rapontchombo va plus loin : selon la tradition familiale, c'est également de la reine Victoria que le roi Denis reçut la couronne, le sceptre et les joyaux de la couronne que montrent les photographies de 1862, où le souverain pose en majesté. Les documents publiés n'ont conservé la trace écrite que de la chaîne et de la médaille ; mais la couronne et le sceptre sont là, sur les clichés d'Houzé de l'Aulnoit, portés par un roi qui ne les tenait d'aucune conquête : ils lui furent offerts. La tradition orale de la lignée, gardienne de ce que les archives n'écrivent pas, en attribue le présent à la souveraine britannique.


Que disent les sources ? Le docteur Griffon du Bellay, qui rencontre le roi au début des années 1860, écrit en 1865 : « L'Angleterre lui a fait don d'une médaille et de plusieurs splendides uniformes ; la France a également pris soin de monter sa garde-robe. » Les uniformes demandés en 1840 sont donc bien arrivés ; de couronne, en revanche, il ne parle pas. L'anthropologue Mélanie Soiron, dans sa thèse de l'Université de Lille (2009), rapporte qu'en 1848 la reine fit parvenir au roi, « en gratification des bonnes relations, soixante pièces de luxueuses étoffes, une tenue d'officier supérieur et une couronne de roi », et qu'il se fit enterrer en tenue d'apparat de général anglais ; elle ne précise pas le document d'origine, et le jour et le mois restent inconnus. La tradition de la famille ajoute que la reine envoya deux couronnes, l'une pour le roi et l'autre pour son épouse. Les archives de l'Amirauté et du Foreign Office des années 1847-1849 permettront peut-être un jour d'en dire davantage.


La lignée de la Couronne
La Couronne qui honora le roi Denis ne s'est jamais interrompue : de Victoria à Charles III, six souverains se sont transmis le trône de Grande-Bretagne, comme la lignée du clan Assiga s'est transmise la garde du Domaine Royal, documentée sur onze générations. Deux maisons, deux mémoires, liées par un geste de 1839.
Victoriareine de 1837 à 1901 · celle qui honora le roi Denis
Édouard VIIfils de Victoria · roi de 1901 à 1910
George Vfils d’Édouard VII · roi de 1910 à 1936
George VIfils de George V · roi de 1936 à 1952
Élisabeth IIfille de George VI, arrière-arrière-petite-fille de Victoria · reine de 1952 à 2022
Charles IIIfils d’Élisabeth II · roi depuis 2022
Portraits : gravures d'après Bassano, Fildes et les photographies officielles ; Charles III d'après la photographie officielle · Wikimedia Commons, domaine public.
Découvrez l'arbre généalogique de la chefferie du clan Assiga
La lignée dont est issu le roi Denis, respecté des plus hautes autorités de son époque.
L'année où les puissances rendent hommage
Le présent de Victoria n'arrive pas seul. La même année 1839, par ordonnance royale du 16 septembre, le roi Louis-Philippe nomme le fils du roi, le roi Denis II, Louis Denis Marie Félix Adandé Rapontchombo, chevalier de la Légion d'honneur « pour services exceptionnels rendus » : il est le premier homme d'Afrique subsaharienne à recevoir cette distinction. Le roi des Français y joint une médaille de vermeil au nom du ministère de la Marine ; le pape Grégoire XVI fait tenir au roi Denis Iᵉʳ une médaille « Bene merenti » ; et le prince de Joinville obtient que le canon salue la pirogue du roi à son accostage aux navires français. En une année, Londres, Paris et Rome ont honoré le maître de l'estuaire et sa Maison.

Ces témoignages, la mémoire de la Maison les nomme les joyaux de la couronne : ils disent qu'avant même la fondation de Libreville, un roi de l'estuaire traitait avec Londres et Paris en souverain. Cette mémoire n'est pas close : les attributs royaux sont aujourd'hui sous la garde de S.A.R. la princesse Marie-Anne Ankombie Rapontchombo, gardienne du patrimoine culturel de la lignée, et le musée du roi Denis à la Pointe-Denis en conserve le souvenir, là où tout a commencé. Les honneurs de Paris et de Rome ont leurs propres récits : la croix de France et la médaille du pape.
Sources
- Sur le sauvetage des quatre marins anglais et les présents de la reine Victoria (chaîne en or, médaille en or et sa dédicace) : « Denis Rapontchombo », Miboue.
- Parliamentary Papers, 1841 (expédition du Niger) : rapport du commandant Tucker, HMS Wolverene, Fernando Po, 31 mai 1840 ; lettre du roi à la reine du 16 mai 1840 (marins du HMS Lynx, cent vingt dollars, présents demandés) ; dépêche de lord John Russell du 30 janvier 1841 ; transcription : « The 1841 Niger expedition », pdavis.nl.
- Correspondence with the British Commissioners … relating to the Slave Trade, Class A, C and D, présentée aux deux Chambres du Parlement, 1841 : lettres du commandant Tucker du 17 mars 1840 (arrivée du Wanderer à Sierra Leone) et du 12 mai 1840 (« to present King Denny with the medal sent out per “Wanderer” »), p. 187-188 ; saisie de l'Emilia dans le fleuve Gabon, 9 novembre 1840, p. 118-120 : Internet Archive.
- Royal Museums Greenwich, lettres de Cornelius Thomas Augustus Noddall, 1840, avec « a description of a medal presentation to King Denny, an African chief », cote AGC/N/33 : rmg.co.uk.
- Mélanie Soiron, La longévité politique. Ou les fondements symboliques du pouvoir politique au Gabon, thèse de doctorat, Université Lille 1, 2009, t. 1, p. 82-83, note 207 : theses.fr ; Dr Griffon du Bellay, « Le Gabon », Le Tour du Monde, 1865, p. 287 : Wikisource ; la capture de l'embarcation du Lynx : Miboue ; les deux couronnes : tradition familiale.
- Sur la Légion d'honneur du 16 septembre 1839, première distinction de ce type remise à un homme d'Afrique subsaharienne : « Denis Rapontchombo », Wikipédia, qui l'attribue au roi Denis ; la famille corrige : elle revient au roi Denis II, Louis Denis Marie Félix Adandé Rapontchombo.
- La couronne et le sceptre offerts par la reine Victoria : tradition familiale de la Maison Rapontchombo, photographies de 1862 à l'appui.
- Images : portrait de la reine Victoria par Winterhalter (1843), Royal Collection ; Buckingham Palace, gravure de 1837 ; photographies de 1862, musée du quai Branly - Jacques Chirac (inv. 70.2008.16.2.17) ; gravure d'Émile Bayard. Toutes dans le domaine public ; voir la page Archives de ce site.
- Navires et carte : « H.M. Brig Wolverene, beating the Squadron » (PU6064) ; Nicholas Matthews Condy, The Capture of the slaver Gabriel by HMS Acorn, 6 July 1841 (BHC0628) ; Admiralty Chart n° 594, Africa Sheet II (F0133), Royal Museums Greenwich, via Wikimedia Commons, domaine public.
- Sur le règne du roi Denis : Elikia M'Bokolo et Bernard Rouzet, Le Roi Denis : la première tentative de modernisation du Gabon, ABC, 1977.