Histoire · d'après Elikia M'Bokolo (1977)

Grandeur et déclin d'un souverain gabonais : le roi Denis selon Elikia M'Bokolo

Parmi les livres que la famille conserve figure un volume de la collection « Les Africains », publiée en 1977 par les Éditions Jeune Afrique. L'historien congolais Elikia M'Bokolo y signe un chapitre de vingt-trois pages, « Le roi Denis, grandeur et déclin d'un souverain gabonais ». C'est l'un des portraits les plus complets du roi Denis Iᵉʳ, que l'auteur appelle Antshwe Kowe Rapontshombo : il s'appuie sur l'abbé Raponda-Walker, sur les récits des missionnaires et des officiers du XIXᵉ siècle, et sur ses propres recherches, alors à paraître sous le titre Noirs et blancs en Afrique équatoriale. Nous en retraçons ici le fil, avec les précisions que la famille apporte.

Couverture du livre d'Elikia M'Bokolo, Le Roi Denis : la première tentative de modernisation du Gabon, illustrée du roi couronné en uniforme brodé d'or
Elikia M'Bokolo a aussi consacré au roi un livre entier : Le Roi Denis : la première tentative de modernisation du Gabon, collection « Grandes figures africaines », 1977, 94 pages, illustrations de Bernard Rouzet.
Photographie de 1862 : le roi Denis assis, couronne à plumes, uniforme brodé à épaulettes, sceptre en main
Le roi Denis Iᵉʳ assis, couronne et sceptre, vers 1862 · musée du quai Branly - Jacques Chirac, inv. 70.2008.16.1.82, photographie de Houzé de l'Aulnoit, domaine public.
Portrait à mi-corps du roi Denis couronné, la médaille sur la poitrine, le sceptre contre l'épaule
« Le roi Denis 1862 » : la médaille de la reine Victoria sur la poitrine · musée du quai Branly - Jacques Chirac, inv. 70.2008.16.1.115, photographie de Houzé de l'Aulnoit, domaine public.
Un règne de soixante-six ans
  1. v. 1780Naissance d’Antchouwé Kowé, fils de Ré-Mboko
  2. v. 1810Il devient oga du clan Assiga
  3. 1839Convention avec la France, honneurs de Londres et de Paris
  4. 1840Le prince de Joinville le reçoit à son bord
  5. 1843La France s’installe sur la rive droite
  6. 1856Du Chaillu visite les plantations de Mbata
  7. 1876Mort du roi ; Félix-Adandé lui succède

Un nom entré dans la légende

M'Bokolo ouvre sur un paradoxe. Le chef est resté dans l'histoire sous le titre presque légendaire de « Roi Denis du Gabon », alors qu'il n'était, à son époque, ni le seul chef de l'estuaire ni le plus puissant : d'autres aga partageaient le pouvoir avec lui, et le chef orungu Ogul'Isoge, dit Passol (de l'anglais pass all, « au-dessus de tous »), laissa une renommée plus redoutable. Sa réputation, pourtant, n'est pas usurpée : elle tient au rôle décisif qu'il joua dans l'installation de la France au Gabon. Mais l'auteur refuse de réduire son règne à cette seule relation. Il voit en lui le représentant d'une aristocratie noire née sur la côte atlantique du commerce avec l'Europe et les Amériques, qui dut relever au XIXᵉ siècle un double défi : économique, avec l'abolition de la traite, et politique, avec l'intérêt grandissant de la France pour la région.

Né vers 1780, devenu oga vers 1810, le roi meurt presque centenaire en 1876, après un règne de plus de soixante-cinq ans. Aux Européens qui lui demandaient son âge, il répondait :

« Lorsque le roi de France Louis XVI était sur le trône, je savais déjà manier une pagaie et diriger tout seul une embarcation sur l'estuaire. »

Cité par Elikia M'Bokolo, d'après Raponda-Walker, p. 24

Une lente ascension : les Assiga et le nom de Rapontchombo

Denis est le cinquième chef historiquement connu du clan des Assiga. La généalogie remonte à la fin du XVIIᵉ siècle, au règne de Rombonwa, premier chef dont on ait gardé le nom. M'Bokolo relie ce règne aux bouleversements de l'époque : les Ndiwa, premier clan mpongwè établi sur la côte, se dispersent après un affrontement avec les Hollandais, et les autres clans se partagent la région. Les Assiga s'installent alors sur une grande partie de la rive gauche de l'estuaire.

Vers 1780, quatre grands clans tiennent les rives : les Assiga et les Agulamba sur la rive gauche, les Adoni dans l'île de Dambé (Coniquet), et sur la rive droite les deux branches des Agekaza, celle de Quaben et celle de Glass. C'est dans ce contexte que naît l'enfant. À son nom, Antchouwé Kowé, son père Ré-Mboko ajoute un surnom :

« Ce que vous m'avez donné ne m'a pas été prêté, mais donné pour de bon. »

Sens de « Rapontshombo », selon Elikia M'Bokolo, p. 74

Le surnom rappelle un don : à sa mort, le chef des Agempo, petit clan établi à Mina sur la terre des Assiga, avait déshérité son propre fils et confié l'eka, le trône royal, à Ré-Mboko. Le nom de la famille garde ainsi la volonté de conserver ce qui a été transmis ; la tradition familiale le dit en une phrase, « le pouvoir ne se prête pas ». M'Bokolo rappelle aussi que les aga devaient être des awo-ntché, des « enfants du pays », nés de père et de mère mpongwè, et que les lignages royaux s'échangeaient les épouses : la mère de Denis, Ozugayilé, était issue du lignage royal du clan des Adoni.

Détail de la carte de l'Amirauté : l'estuaire du Gabon, avec les mentions R. Gaboon, K. Glass Town, K. Qua Ben Town, K. George Town, Pr. William Town
L'estuaire tel que le notaient les marins anglais : « K. Glass Town », « K. Qua Ben Town », « K. George Town » et, sur la rive gauche, « Pr. William Town », l'un des noms du roi · Admiralty Chart n° 594, édition de 1847, domaine public.

Les années de formation

De la jeunesse du futur roi, on sait peu de chose. Il aurait servi sur un voilier espagnol et appris, au contact des marchands, l'espagnol, le portugais et l'anglais. Quant à son aisance en français, il l'expliqua lui-même en 1838 à l'officier de marine Péronne : de tout temps, São Tomé commerçait avec les navires français, et l'un de ses frères avait passé toute la Révolution en France, servi dans les armées françaises et presque oublié, à son retour, la langue de son pays. M'Bokolo juge possible qu'un frère de Denis ait été un grognard de Napoléon.

Modèle réduit de pirogue mpongwè en bois clair, effilée, à fond plat
La pirogue de l'estuaire, celle que l'enfant apprit à diriger seul : modèle réduit en bois, 88 cm, donné avant 1886 par Victor Schoelcher · © musée du quai Branly - Jacques Chirac, inv. 71.1886.140.1.

Le commerce et la richesse

Devenu oga, Denis se consacre presque entièrement au commerce, qui change de nature à partir de 1815 avec la surveillance anti-négrière des Anglais puis des Français. L'historien ne l'élude pas : comme les autres grands chefs de la côte, Denis tire alors une part de sa fortune de la traite, que les criques, les îles et la position de carrefour de son village rendaient difficile à surveiller. Le missionnaire américain Wilson en a laissé une description saisissante. En 1832, Denis promet aux officiers français d'interdire la traite illicite sur ses terres ; il plaide l'année suivante que les siens ont besoin d'étoffes et de linge, que seuls les navires négriers leur fournissent.

Sa richesse se voit : coffres, divans, miroirs, parapluies, chapeaux, redingotes, uniformes et bijoux, autant de « biens de prestige » qui séparent les « grands mondes » des « petits mondes ». M'Bokolo insiste pourtant sur la nature de son autorité : le pouvoir de l'oga n'est pas celui d'un despote. Le conseil des anciens prend les décisions graves ; le chef, lui, est surtout le gardien du culte des ancêtres du clan, des reliques et du feu sacré qui brûle en permanence dans sa case. Wilson, qui le rencontre en 1842, le décrit ainsi :

Planche d'album : la case du roi Denis, long bâtiment à toit de feuilles, silhouettes devant l'entrée
Le roi debout devant son habitation, en 1861 · musée du quai Branly - Jacques Chirac, inv. 70.2008.16.2.8, photographie de Houzé de l'Aulnoit, domaine public.
Gravure : le roi Denis en uniforme à épaulettes et, au-dessus, le portrait de sa grande femme
Le roi Denis et sa « grande femme », celle qui dirigeait ses plantations · dessin d'Émile Bayard d'après une photographie de 1862, Le Tour du Monde, 1865, p. 277, Gallica/BnF, domaine public.

« C'est un homme de taille moyenne, trapu, d'une belle constitution et doué d'une grande force musculaire… Il a un regard doux et expressif, une voix agréable et persuasive en même temps qu'aimable et digne. Pris dans l'ensemble, c'est l'un des hommes le plus ressemblant à un roi que j'aie jamais rencontré en Afrique. »

J. L. Wilson, Western Africa, Londres, 1856, cité par M'Bokolo
Gravure du XIXᵉ siècle : la grande case du roi Denis, longue maison au toit de palmes, devant laquelle se tiennent des groupes d'hommes
La « case » du roi Denis, où fut conclue la convention du 9 février 1839 · gravure française, Le Tour du Monde, 1865, reproduite par M'Bokolo p. 81 · domaine public.

1839 : la convention conclue dans la case du roi

Gravure d'une maquette : le brick-canonnière La Malouine, deux mâts gréés en carré, pavillon français à la poupe
Le brick-canonnière La Malouine, construit à Lorient en 1823, l'un des deux navires de l'expédition de février 1839 · maquette du musée de la Marine, G. Clerc-Rampal, 1913, domaine public. Aucune image du Nisus de 1839 n'est connue ; les navires du même nom photographiés plus tard sont des bâtiments différents.

En février 1839, deux bâtiments français, le Nisus et la Malouine, arrivent au Gabon sous les ordres d'Édouard Bouët et de Broquant. Le 9 février est conclue, dans la case même de Denis, une convention entre les deux officiers d'un côté et, de l'autre, le chef, « son fils Petit-Denis et le prince Dolinga ». À première vue, une « alliance offensive et défensive » entre égaux ; en réalité, le chef se place sous la protection de la France et lui cède un petit territoire où elle pourra élever des fortifications. En échange : vingt pièces d'étoffe, dix barils de poudre, vingt fusils, deux sacs de tabac, un baril d'eau-de-vie et dix chapeaux blancs. Plus tard, en 1845, Denis dira avoir cru écrire une simple lettre d'amitié au roi des Français ; M'Bokolo en doute.

Le prix de la convention, 9 février 1839
  • 20pièces d'étoffe
  • 10barils de poudre
  • 20fusils
  • 2sacs de tabac
  • 1baril d'eau-de-vie
  • 10chapeaux blancs

Ce que la France remit au roi en échange de sa protection et d'un terrain pour ses fortifications, d'après M'Bokolo, p. 81.

La famille précise : la convention a été rédigée par le roi Denis II, Louis Denis Marie Félix Adandé Rapontchombo, le « Petit-Denis » du texte, fils du roi ; trois personnes l'ont signée, le roi Denis Iᵉʳ, le roi Denis II et le prince Dolinga.

Aquarelle de 1839 : le roi Denis II, Louis Denis Marie Félix Adandé Rapontchombo, en uniforme, assis aux côtés d'une épouse
« Denys, roi de la rive gauche du Gabon », peint en 1839, l'année de la convention ; la famille y reconnaît le roi Denis II · aquarelle de Stanislas Darondeau, reproduite dans Frey, Côte occidentale d'Afrique, 1890, domaine public.
La chemise du dossier : Peuplades africaines, Traités n° 4, convention passée le 9 février 1839 entre M. Bouët, M. Broquant et Denis, roi du Gabon
L'original manuscrit de la convention du 9 février 1839 : le texte des quatre articles, la croix cerclée du roi, les croix de Petit Denis et de Dolingua, les signatures de Broquant et de Bouët
Copie calligraphiée de la convention, première page : préambule et article premier
Copie calligraphiée de la convention, seconde page : articles 2 à 4, « Fait triple le 9 février 1839 » et les signatures
La chemise du dossier : Peuplades africaines, Traités n° 4, convention passée le 9 février 1839 entre M. Bouët, M. Broquant et Denis, roi du Gabon
L'original manuscrit de la convention du 9 février 1839 : le texte des quatre articles, la croix cerclée du roi, les croix de Petit Denis et de Dolingua, les signatures de Broquant et de Bouët
Copie calligraphiée de la convention, première page : préambule et article premier
Copie calligraphiée de la convention, seconde page : articles 2 à 4, « Fait triple le 9 février 1839 » et les signatures

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Voir le dossier aux Archives nationales d'outre-mer, FR ANOM 40 COL 436 ↗

L'ami des Anglais et des Français

La même année, Denis se fait l'arbitre de l'affaire des pillages : entre 1837 et 1838, trois navires de commerce français avaient été dépouillés sur la rive droite, et c'est lui qui obtient les réparations ; pour y parvenir, il accepte même de payer à la place des coupables le reste de l'amende. En mai 1839, il prête main-forte aux Anglais dans l'affaire du Lynx, et refuse toute récompense. Le commandant Broadhead écrit :

« Je ne saurais décrire assez l'aide et l'assistance que j'ai reçues du Roi Denis… En vérité, il ressemble plus à un Européen civilisé qu'au chef d'une tribu africaine. »

Commandant Broadhead, cité par M'Bokolo, p. 83
Aquarelle : le brick HMS Wolverene sous toutes ses voiles, devançant l'escadre
Le brick HMS Wolverene, qui entre dans le fleuve Gabon le 15 mai 1840 : le lendemain, le commandant William Tucker passe au cou du roi la médaille d'or et la chaîne de la reine Victoria · aquarelle anonyme, Royal Museums Greenwich, PU6064, domaine public.

Les honneurs suivent. La reine Victoria envoie un costume de général anglais, une chaîne d'or et une médaille à son effigie ; la Société des Naufragés lui décerne une médaille ; le roi Louis-Philippe accorde la croix de chevalier de la Légion d'honneur (16 septembre 1839) et une canne de tambour-major. « À la fin de 1839, écrit M'Bokolo, Denis Rapontshombo est donc au comble de sa gloire », allié et protégé à la fois de l'Angleterre et de la France.

Portrait de la jeune reine Victoria le jour de son sacre, couronnée, le sceptre à la main
La reine Victoria à son sacre, 1838 · Sir George Hayter, Royal Collection (RCIN 401213), domaine public.
Gravure de Louis-Philippe, roi des Français, en pied, en uniforme
Louis-Philippe Iᵉʳ, roi des Français, signataire de l'ordonnance du 16 septembre 1839 · gravure d'après Winterhalter (1841), château de Versailles, domaine public.

La famille corrige : la Légion d'honneur revient au roi Denis II, fils du roi ; les présents de la reine Victoria sont bien ceux du roi Denis Iᵉʳ. Voir la Légion d'honneur du roi Denis II et les présents de la reine Victoria.

Portrait du roi Denis couronné, planche d'album de 1862
Le roi Denis Iᵉʳ en tenue d'apparat, 1862 : la légende manuscrite le dit « chevalier de la Légion d'honneur ». La famille corrige : la croix revient à son fils, le roi Denis II · musée du quai Branly - Jacques Chirac, photographie de Houzé de l'Aulnoit, domaine public.

En février 1840, le prince de Joinville, fils du roi des Français, en route vers Sainte-Hélène pour y chercher les cendres de Napoléon, fait escale au Gabon du 18 au 22 février. Il reçoit Denis à son bord, fait tonner vingt-sept coups de canon en son honneur et lui fait visiter la frégate. « Denys tout chamarré d'or », note un compagnon du prince, est enchanté ; on lui promet une case neuve, meublée comme la chambre du prince.

Portrait en pied du prince de Joinville en uniforme de marine, bicorne à la main
François d'Orléans, prince de Joinville, gravure d'après Winterhalter (1843) : le fils du roi des Français qui reçut le roi Denis à son bord en février 1840 · château de Versailles, domaine public.

Les embarras : la France choisit la rive droite

Bientôt, la France veut s'établir pour de bon. Denis, qui n'a pas intérêt à voir le comptoir s'installer chez lui, recommande la rive droite, plus saine selon lui. Le 22 juin 1842, des missionnaires protestants américains s'établissent à Baraka, sur les terres du chef Glass ; un an plus tard, en juin puis septembre 1843, les officiers français prennent possession du site du fort, chez le chef Louis, et le père Bessieux vient fonder la mission catholique. Les affaires de l'estuaire se déplacent vers la rive droite.

Gravure : le roi Louis debout, sabre à la main
Le roi Louis (Anguilé Ré-Dowé), chef de la rive droite, chez qui la France établit son fort en 1843 · Wikimedia Commons, domaine public.
Gravure panoramique du comptoir français du Gabon en 1865
Le comptoir français face aux terres du roi Denis · dessin de Thérond d'après une aquarelle du capitaine de frégate Vallon, Le Tour du Monde, 1865, p. 273, Gallica/BnF, domaine public.

M'Bokolo décrit alors un jeu subtil. Denis adhère aux traités qui renforcent la souveraineté française, mais garde ses distances avec les chefs qui s'y opposent, Glass et son courtier Toko. L'historien parle d'une « double image » : auprès de ses pairs, dont beaucoup étaient hostiles à la France, et auprès des Français, pour qui il voulait rester un interlocuteur privilégié.

Les difficultés économiques

À partir d'octobre 1845, les officiers du poste français prennent des mesures radicales contre la traite ; après 1855 environ, ce commerce est ruiné. Il faut trouver autre chose. En 1844, le négociant nantais Lecour signe avec Denis une convention pour développer la canne à sucre et le coton ; l'essai échoue au bout de deux ans, faute de capitaux. Le roi se tourne alors vers ses propres plantations. L'explorateur Paul Du Chaillu, qui les visite en 1856 autour de la crique de Mbata, écrit que « les sujets du roi Rapontshombo sont les plus aisés de la côte » : bananes, arachides, canne à sucre, manioc, ignames, agrumes, ananas, et un grand nombre d'animaux domestiques. Viennent ensuite l'ivoire, l'ébène, les bois de teinture, le caoutchouc et, à partir de 1851, la cire.

Carte gravée de l'estuaire du Gabon en 1865
L'estuaire en 1865, ses clans et ses comptoirs, « d'après les publications les plus récentes du Ministère de la Marine » · Le Tour du Monde, 1865, p. 279, Gallica/BnF, domaine public.

Les désillusions politiques

Le système français reste longtemps « proto-colonial » : les chefs mpongwè ont cédé leur souveraineté extérieure, mais gardent leur souveraineté intérieure. Denis conserve donc un rang à part, et sa médiation reste précieuse : c'est grâce à lui, rappelle M'Bokolo, que le chef du cap Lopez, Ndébulia, finit par signer un traité avec la France, après le long refus de son prédécesseur, mort en 1862. Mais ses espoirs politiques sont déçus. En 1845, il demande au ministère de la Marine d'être reconnu « souverain exclusif du Gabon » ; le projet est écarté. La pension promise, 3 000 francs par an, est vite ramenée à 1 000.

Extrait imprimé du Tour du Monde de 1865 sur le roi Denis
Le docteur Griffon du Bellay, en 1865 : « L'Angleterre lui a fait don d'une médaille et de plusieurs splendides uniformes ; la France a également pris soin de monter sa garde-robe. » · Le Tour du Monde, t. 12, 1865, p. 287, Wikisource, domaine public.

Les dernières années

Ses dernières années sont marquées par la solitude. Devant l'arrivée des Fang dans la région de l'estuaire, beaucoup de Mpongwè rejoignent la rive droite ; Denis, lui, décide de rester et de mourir sur la terre de ses ancêtres. Parmi ses nombreux enfants, M'Bokolo en distingue deux : Bounda, qui réussit dans le commerce, et Félix-Adandé, son fils cadet, « qui devait lui succéder ». En 1873, le marquis de Compiègne trouve le vieux roi affaibli, mais fidèle aux anciennes traditions d'hospitalité, et son visage « s'illumine » lorsqu'on évoque les présents reçus des souverains européens.

Jusqu'au bout, écrit M'Bokolo, le vieux chef garde toute sa lucidité. Il règle sa succession « avec la plus grande fermeté », comme son propre père l'avait fait soixante-quinze ans plus tôt : à ses fils aînés, il préfère le cadet, Félix-Adandé, et l'impose. Il fixe lui-même ses funérailles et, contrairement à la coutume des grands chefs de son temps, refuse que des esclaves soient sacrifiés à sa mort.

Les funérailles d'Iwounwé

Ses funérailles furent le dernier moment de gloire du chef des Assiga. On y vit les chefs mpongwè, les Fang de la rive gauche, les notables orungu du cap Lopez et les Nkomi du Fernan-Vaz ; les autorités françaises de Libreville mirent leurs drapeaux en berne et firent tirer le canon. M'Bokolo cite l'abbé Raponda-Walker :

« Revêtu de son grand uniforme de général anglais, le roi Denis Rapontshombo fut inhumé au vieux cimetière d'Iwounwé, entre la pointe Pongara et la pointe Nghomboué, face à l'océan qui lui avait amené les Européens, ses amis. »

A. Raponda-Walker, cité par M'Bokolo, p. 95
La sépulture royale d'Iwounwé vue du ciel : une rangée de tombes blanches au milieu de la forêt
La sépulture royale d'Iwounwé aujourd'hui : au centre, la tombe du roi Denis Iᵉʳ, entourée de celles des siens · photographie de la Maison Rapontchombo.

L'historien conclut sur l'ambiguïté du titre de gloire attaché à son nom : celui d'avoir « ouvert » le Gabon à la France. La sépulture d'Iwounwé, elle, est toujours gardée par la famille ; on la découvre sur la page du Domaine, et la suite de la lignée dans l'arbre généalogique.

La tombe du roi Denis à la Pointe-Denis en mars 2025 : une gerbe de fleurs blanches et des offrandes posées sur la tombe
Mars 2025 : la gerbe et les offrandes sur la tombe du roi Denis, cent quarante-neuf ans après ses funérailles ; au centre, coiffé de raphia, Jacques Makaya Zimamo · image extraite du reportage « Oligui Nguema salue la mémoire du roi Denis Rapontchombo », © Gabon 24.

Source

  • Elikia M'Bokolo, « Le roi Denis, grandeur et déclin d'un souverain gabonais », dans Les Africains, Paris, Éditions Jeune Afrique, 1977, p. 73-95 · exemplaire de la famille.
  • Du même auteur : Elikia M'Bokolo, Le Roi Denis : la première tentative de modernisation du Gabon, collection « Grandes figures africaines », 1977, 94 p., illustrations de Bernard Rouzet (ISBN 2-85809-044-0).
  • Sources citées par l'auteur : A. Raponda-Walker, Notes d'histoire du Gabon, 1960 ; J. L. Wilson, Western Africa, 1856, et « Traite des Noirs au Gabon », Revue coloniale, 1844 ; P. B. Du Chaillu, Voyages et aventures dans l'Afrique équatoriale, 1863 ; Griffon du Bellay, « Le Gabon », Le Tour du Monde, 1865 ; marquis de Compiègne, L'Afrique équatoriale, 1885 ; H. Deschamps, Quinze ans de Gabon, 1965 ; K. D. Patterson, The Northern Gabon Coast to 1875, 1975.

Résumé et courtes citations à partir des pages du livre photographiées par la famille ; les précisions de la famille sont signalées comme telles.