Parmi les livres que la famille conserve figure un volume de la collection « Les Africains », publiée en 1977 par les Éditions Jeune Afrique. L'historien congolais Elikia M'Bokolo y signe un chapitre de vingt-trois pages, « Le roi Denis, grandeur et déclin d'un souverain gabonais ». C'est l'un des portraits les plus complets du roi Denis Iᵉʳ, que l'auteur appelle Antshwe Kowe Rapontshombo : il s'appuie sur l'abbé Raponda-Walker, sur les récits des missionnaires et des officiers du XIXᵉ siècle, et sur ses propres recherches, alors à paraître sous le titre Noirs et blancs en Afrique équatoriale. Nous en retraçons ici le fil, avec les précisions que la famille apporte.



- v. 1780Naissance d’Antchouwé Kowé, fils de Ré-Mboko
- v. 1810Il devient oga du clan Assiga
- 1839Convention avec la France, honneurs de Londres et de Paris
- 1840Le prince de Joinville le reçoit à son bord
- 1843La France s’installe sur la rive droite
- 1856Du Chaillu visite les plantations de Mbata
- 1876Mort du roi ; Félix-Adandé lui succède
Un nom entré dans la légende
M'Bokolo ouvre sur un paradoxe. Le chef est resté dans l'histoire sous le titre presque légendaire de « Roi Denis du Gabon », alors qu'il n'était, à son époque, ni le seul chef de l'estuaire ni le plus puissant : d'autres aga partageaient le pouvoir avec lui, et le chef orungu Ogul'Isoge, dit Passol (de l'anglais pass all, « au-dessus de tous »), laissa une renommée plus redoutable. Sa réputation, pourtant, n'est pas usurpée : elle tient au rôle décisif qu'il joua dans l'installation de la France au Gabon. Mais l'auteur refuse de réduire son règne à cette seule relation. Il voit en lui le représentant d'une aristocratie noire née sur la côte atlantique du commerce avec l'Europe et les Amériques, qui dut relever au XIXᵉ siècle un double défi : économique, avec l'abolition de la traite, et politique, avec l'intérêt grandissant de la France pour la région.
Né vers 1780, devenu oga vers 1810, le roi meurt presque centenaire en 1876, après un règne de plus de soixante-cinq ans. Aux Européens qui lui demandaient son âge, il répondait :
« Lorsque le roi de France Louis XVI était sur le trône, je savais déjà manier une pagaie et diriger tout seul une embarcation sur l'estuaire. »
Une lente ascension : les Assiga et le nom de Rapontchombo
Denis est le cinquième chef historiquement connu du clan des Assiga. La généalogie remonte à la fin du XVIIᵉ siècle, au règne de Rombonwa, premier chef dont on ait gardé le nom. M'Bokolo relie ce règne aux bouleversements de l'époque : les Ndiwa, premier clan mpongwè établi sur la côte, se dispersent après un affrontement avec les Hollandais, et les autres clans se partagent la région. Les Assiga s'installent alors sur une grande partie de la rive gauche de l'estuaire.
Vers 1780, quatre grands clans tiennent les rives : les Assiga et les Agulamba sur la rive gauche, les Adoni dans l'île de Dambé (Coniquet), et sur la rive droite les deux branches des Agekaza, celle de Quaben et celle de Glass. C'est dans ce contexte que naît l'enfant. À son nom, Antchouwé Kowé, son père Ré-Mboko ajoute un surnom :
« Ce que vous m'avez donné ne m'a pas été prêté, mais donné pour de bon. »
Le surnom rappelle un don : à sa mort, le chef des Agempo, petit clan établi à Mina sur la terre des Assiga, avait déshérité son propre fils et confié l'eka, le trône royal, à Ré-Mboko. Le nom de la famille garde ainsi la volonté de conserver ce qui a été transmis ; la tradition familiale le dit en une phrase, « le pouvoir ne se prête pas ». M'Bokolo rappelle aussi que les aga devaient être des awo-ntché, des « enfants du pays », nés de père et de mère mpongwè, et que les lignages royaux s'échangeaient les épouses : la mère de Denis, Ozugayilé, était issue du lignage royal du clan des Adoni.

Les années de formation
De la jeunesse du futur roi, on sait peu de chose. Il aurait servi sur un voilier espagnol et appris, au contact des marchands, l'espagnol, le portugais et l'anglais. Quant à son aisance en français, il l'expliqua lui-même en 1838 à l'officier de marine Péronne : de tout temps, São Tomé commerçait avec les navires français, et l'un de ses frères avait passé toute la Révolution en France, servi dans les armées françaises et presque oublié, à son retour, la langue de son pays. M'Bokolo juge possible qu'un frère de Denis ait été un grognard de Napoléon.

Le commerce et la richesse
Devenu oga, Denis se consacre presque entièrement au commerce, qui change de nature à partir de 1815 avec la surveillance anti-négrière des Anglais puis des Français. L'historien ne l'élude pas : comme les autres grands chefs de la côte, Denis tire alors une part de sa fortune de la traite, que les criques, les îles et la position de carrefour de son village rendaient difficile à surveiller. Le missionnaire américain Wilson en a laissé une description saisissante. En 1832, Denis promet aux officiers français d'interdire la traite illicite sur ses terres ; il plaide l'année suivante que les siens ont besoin d'étoffes et de linge, que seuls les navires négriers leur fournissent.
Sa richesse se voit : coffres, divans, miroirs, parapluies, chapeaux, redingotes, uniformes et bijoux, autant de « biens de prestige » qui séparent les « grands mondes » des « petits mondes ». M'Bokolo insiste pourtant sur la nature de son autorité : le pouvoir de l'oga n'est pas celui d'un despote. Le conseil des anciens prend les décisions graves ; le chef, lui, est surtout le gardien du culte des ancêtres du clan, des reliques et du feu sacré qui brûle en permanence dans sa case. Wilson, qui le rencontre en 1842, le décrit ainsi :


« C'est un homme de taille moyenne, trapu, d'une belle constitution et doué d'une grande force musculaire… Il a un regard doux et expressif, une voix agréable et persuasive en même temps qu'aimable et digne. Pris dans l'ensemble, c'est l'un des hommes le plus ressemblant à un roi que j'aie jamais rencontré en Afrique. »

1839 : la convention conclue dans la case du roi

En février 1839, deux bâtiments français, le Nisus et la Malouine, arrivent au Gabon sous les ordres d'Édouard Bouët et de Broquant. Le 9 février est conclue, dans la case même de Denis, une convention entre les deux officiers d'un côté et, de l'autre, le chef, « son fils Petit-Denis et le prince Dolinga ». À première vue, une « alliance offensive et défensive » entre égaux ; en réalité, le chef se place sous la protection de la France et lui cède un petit territoire où elle pourra élever des fortifications. En échange : vingt pièces d'étoffe, dix barils de poudre, vingt fusils, deux sacs de tabac, un baril d'eau-de-vie et dix chapeaux blancs. Plus tard, en 1845, Denis dira avoir cru écrire une simple lettre d'amitié au roi des Français ; M'Bokolo en doute.
- 20pièces d'étoffe
- 10barils de poudre
- 20fusils
- 2sacs de tabac
- 1baril d'eau-de-vie
- 10chapeaux blancs
Ce que la France remit au roi en échange de sa protection et d'un terrain pour ses fortifications, d'après M'Bokolo, p. 81.
La famille précise : la convention a été rédigée par le roi Denis II, Louis Denis Marie Félix Adandé Rapontchombo, le « Petit-Denis » du texte, fils du roi ; trois personnes l'ont signée, le roi Denis Iᵉʳ, le roi Denis II et le prince Dolinga.









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- La chemise du dossier : « Peuplades africaines · Traités · n° 4 » · ANOM, 40 COL 436.
- L'original signé : « Signature du Roi ⊕ », « Signature du P[eti]t Denis × », signatures de Broquant et d'Ed. Bouët · ANOM, 40 COL 436.
- La copie mise au propre, première page : le préambule et l'article premier · ANOM, 40 COL 436.
- La copie, seconde page : « Fait triple le 9 février 1839 », signature du roi ⊕, de petit Denis × et de Dolingua × · ANOM, 40 COL 436.
Voir le dossier aux Archives nationales d'outre-mer, FR ANOM 40 COL 436 ↗
Page|surL'ami des Anglais et des Français
La même année, Denis se fait l'arbitre de l'affaire des pillages : entre 1837 et 1838, trois navires de commerce français avaient été dépouillés sur la rive droite, et c'est lui qui obtient les réparations ; pour y parvenir, il accepte même de payer à la place des coupables le reste de l'amende. En mai 1839, il prête main-forte aux Anglais dans l'affaire du Lynx, et refuse toute récompense. Le commandant Broadhead écrit :
« Je ne saurais décrire assez l'aide et l'assistance que j'ai reçues du Roi Denis… En vérité, il ressemble plus à un Européen civilisé qu'au chef d'une tribu africaine. »

Les honneurs suivent. La reine Victoria envoie un costume de général anglais, une chaîne d'or et une médaille à son effigie ; la Société des Naufragés lui décerne une médaille ; le roi Louis-Philippe accorde la croix de chevalier de la Légion d'honneur (16 septembre 1839) et une canne de tambour-major. « À la fin de 1839, écrit M'Bokolo, Denis Rapontshombo est donc au comble de sa gloire », allié et protégé à la fois de l'Angleterre et de la France.


La famille corrige : la Légion d'honneur revient au roi Denis II, fils du roi ; les présents de la reine Victoria sont bien ceux du roi Denis Iᵉʳ. Voir la Légion d'honneur du roi Denis II et les présents de la reine Victoria.

En février 1840, le prince de Joinville, fils du roi des Français, en route vers Sainte-Hélène pour y chercher les cendres de Napoléon, fait escale au Gabon du 18 au 22 février. Il reçoit Denis à son bord, fait tonner vingt-sept coups de canon en son honneur et lui fait visiter la frégate. « Denys tout chamarré d'or », note un compagnon du prince, est enchanté ; on lui promet une case neuve, meublée comme la chambre du prince.

Les embarras : la France choisit la rive droite
Bientôt, la France veut s'établir pour de bon. Denis, qui n'a pas intérêt à voir le comptoir s'installer chez lui, recommande la rive droite, plus saine selon lui. Le 22 juin 1842, des missionnaires protestants américains s'établissent à Baraka, sur les terres du chef Glass ; un an plus tard, en juin puis septembre 1843, les officiers français prennent possession du site du fort, chez le chef Louis, et le père Bessieux vient fonder la mission catholique. Les affaires de l'estuaire se déplacent vers la rive droite.


M'Bokolo décrit alors un jeu subtil. Denis adhère aux traités qui renforcent la souveraineté française, mais garde ses distances avec les chefs qui s'y opposent, Glass et son courtier Toko. L'historien parle d'une « double image » : auprès de ses pairs, dont beaucoup étaient hostiles à la France, et auprès des Français, pour qui il voulait rester un interlocuteur privilégié.
Les difficultés économiques
À partir d'octobre 1845, les officiers du poste français prennent des mesures radicales contre la traite ; après 1855 environ, ce commerce est ruiné. Il faut trouver autre chose. En 1844, le négociant nantais Lecour signe avec Denis une convention pour développer la canne à sucre et le coton ; l'essai échoue au bout de deux ans, faute de capitaux. Le roi se tourne alors vers ses propres plantations. L'explorateur Paul Du Chaillu, qui les visite en 1856 autour de la crique de Mbata, écrit que « les sujets du roi Rapontshombo sont les plus aisés de la côte » : bananes, arachides, canne à sucre, manioc, ignames, agrumes, ananas, et un grand nombre d'animaux domestiques. Viennent ensuite l'ivoire, l'ébène, les bois de teinture, le caoutchouc et, à partir de 1851, la cire.

Les désillusions politiques
Le système français reste longtemps « proto-colonial » : les chefs mpongwè ont cédé leur souveraineté extérieure, mais gardent leur souveraineté intérieure. Denis conserve donc un rang à part, et sa médiation reste précieuse : c'est grâce à lui, rappelle M'Bokolo, que le chef du cap Lopez, Ndébulia, finit par signer un traité avec la France, après le long refus de son prédécesseur, mort en 1862. Mais ses espoirs politiques sont déçus. En 1845, il demande au ministère de la Marine d'être reconnu « souverain exclusif du Gabon » ; le projet est écarté. La pension promise, 3 000 francs par an, est vite ramenée à 1 000.

Les dernières années
Ses dernières années sont marquées par la solitude. Devant l'arrivée des Fang dans la région de l'estuaire, beaucoup de Mpongwè rejoignent la rive droite ; Denis, lui, décide de rester et de mourir sur la terre de ses ancêtres. Parmi ses nombreux enfants, M'Bokolo en distingue deux : Bounda, qui réussit dans le commerce, et Félix-Adandé, son fils cadet, « qui devait lui succéder ». En 1873, le marquis de Compiègne trouve le vieux roi affaibli, mais fidèle aux anciennes traditions d'hospitalité, et son visage « s'illumine » lorsqu'on évoque les présents reçus des souverains européens.
Jusqu'au bout, écrit M'Bokolo, le vieux chef garde toute sa lucidité. Il règle sa succession « avec la plus grande fermeté », comme son propre père l'avait fait soixante-quinze ans plus tôt : à ses fils aînés, il préfère le cadet, Félix-Adandé, et l'impose. Il fixe lui-même ses funérailles et, contrairement à la coutume des grands chefs de son temps, refuse que des esclaves soient sacrifiés à sa mort.
Les funérailles d'Iwounwé
Ses funérailles furent le dernier moment de gloire du chef des Assiga. On y vit les chefs mpongwè, les Fang de la rive gauche, les notables orungu du cap Lopez et les Nkomi du Fernan-Vaz ; les autorités françaises de Libreville mirent leurs drapeaux en berne et firent tirer le canon. M'Bokolo cite l'abbé Raponda-Walker :
« Revêtu de son grand uniforme de général anglais, le roi Denis Rapontshombo fut inhumé au vieux cimetière d'Iwounwé, entre la pointe Pongara et la pointe Nghomboué, face à l'océan qui lui avait amené les Européens, ses amis. »

L'historien conclut sur l'ambiguïté du titre de gloire attaché à son nom : celui d'avoir « ouvert » le Gabon à la France. La sépulture d'Iwounwé, elle, est toujours gardée par la famille ; on la découvre sur la page du Domaine, et la suite de la lignée dans l'arbre généalogique.

Source
- Elikia M'Bokolo, « Le roi Denis, grandeur et déclin d'un souverain gabonais », dans Les Africains, Paris, Éditions Jeune Afrique, 1977, p. 73-95 · exemplaire de la famille.
- Du même auteur : Elikia M'Bokolo, Le Roi Denis : la première tentative de modernisation du Gabon, collection « Grandes figures africaines », 1977, 94 p., illustrations de Bernard Rouzet (ISBN 2-85809-044-0).
- Sources citées par l'auteur : A. Raponda-Walker, Notes d'histoire du Gabon, 1960 ; J. L. Wilson, Western Africa, 1856, et « Traite des Noirs au Gabon », Revue coloniale, 1844 ; P. B. Du Chaillu, Voyages et aventures dans l'Afrique équatoriale, 1863 ; Griffon du Bellay, « Le Gabon », Le Tour du Monde, 1865 ; marquis de Compiègne, L'Afrique équatoriale, 1885 ; H. Deschamps, Quinze ans de Gabon, 1965 ; K. D. Patterson, The Northern Gabon Coast to 1875, 1975.
Résumé et courtes citations à partir des pages du livre photographiées par la famille ; les précisions de la famille sont signalées comme telles.