Histoire · Maison Rapontchombo

Antchouwé Kowé Rapontchombo, le roi Denis Iᵉʳ : une vie (vers 1780-1876)

À ceux qui lui demandaient son âge, le roi répondait par une image : « Lorsque le roi de France Louis XVI était sur le trône, je savais déjà manier une pagaie et diriger tout seul une embarcation sur l'Estuaire. » Antchouwé Kowé Rapontchombo, que les Européens appelèrent le roi Denis, est né sur la rive gauche de l'estuaire du Gabon vers 1780. Il meurt en 1876, presque centenaire, après avoir régné près de soixante-six ans : une vie qui traverse la fin de la traite, l'arrivée de la France, les missions et les premiers explorateurs. La Maison le nomme Denis Iᵉʳ, car son fils, le roi Denis II, Louis Denis Marie Félix Adandé Rapontchombo, porta ce nom après lui, rédigea la convention de 1839 et reçut la Légion d'honneur.

Un nom qui dit la légitimité

Son père, Ongonwu Ré-Mboko, appartient au clan des Assiga : il est fils de Résakuélé, fils de Ré-Ntori, fils de R'Ombonwa, le premier ancêtre du clan dont on garde le nom. Sa mère, Ozugayilé, est du clan des Adoni. La tradition rapporte que le chef des Aguempo, établi à Mina dans la crique Iwengué-Nyama, déshérita au moment de mourir le fils qui devait lui succéder, et désigna Ré-Mboko pour occuper l'éka, le siège, c'est-à-dire le trône. Ré-Mboko accepta, en se promettant de le garder toujours.

Pour en témoigner, il ajouta au nom de son fils Kowé celui de Rapontchombo, dont le sens serait : « ce qui m'a été donné ne m'a pas été prêté, mais donné pour de bon ». Selon la famille, le nom vient de Ré-Mboko : Epamie Tchombo, devenu Rapontchombo, « le pouvoir ne se prête pas ». À la mort de son père, Kowé Rapontchombo lui succède et se trouve à la tête d'une grande partie de la rive gauche. Dans sa jeunesse, il a servi sur un voilier espagnol ; il parlera l'anglais, l'espagnol, le portugais et le français, ce qui fera de lui, pendant des décennies, le courtier le plus habile et le plus considéré de l'estuaire.

Chaque nation lui donne son nom. Les Français l'appellent Denis ; les Anglais, King William ou « Denny », un nom qu'il adopte lui-même pour traiter avec leurs négociants, comme le notent le géologue Oskar Lenz en 1878 et les missionnaires de son temps. La famille ajoute que les Écossais le nommaientPrince Guillaume.

Portrait à mi-corps d'Antchouwé Kowé Rapontchombo, le roi Denis Iᵉʳ, couronné, la médaille sur la poitrine, le sceptre contre l'épaule
Antchouwé Kowé Rapontchombo, le roi Denis Iᵉʳ, en 1862, couronne et sceptre : légende manuscrite au crayon « Le roi Denis 1862 » · musée du quai Branly - Jacques Chirac, inv. 70.2008.16.1.115, photographie de Houzé de l'Aulnoit, domaine public.

L'homme que les nations venaient consulter

Son influence dépasse de loin le village qui porte son nom. On vient de très loin lui demander conseil ou le prier de trancher un différend, et sa suzeraineté morale s'étend jusqu'aux clans orungu du cap Lopez. Le 1er mars 1838, il reçoit la visite du capitaine de vaisseau de Péronne, commandant la corvette La Triomphante, et de la goélette La Fine. L'année suivante, malgré l'hostilité de la plupart de ses conseillers, son autorité l'emporte : le 9 février 1839, à bord de La Malouine, il signe avec Édouard Bouët, en présence de son fils Petit Denis qui appose sa croix à côté de la sienne, la convention rédigée par son fils Denis II, qui ouvre l'histoire de la présence française au Gabon, et que suivent plusieurs jours de fêtes. En 1841, c'est avec son appui que le roi Louis Ré-Dowé accepte, sur l'autre rive, le traité d'où naîtront le fort d'Aumale puis Libreville. En 1862 encore, il prête son concours aux traités passés avec les chefs du cap Lopez.

Les voyageurs qui le rencontrent en gardent le même souvenir. L'Anglais Richard Burton décrit un homme de taille moyenne, fortement charpenté, d'une grande force, dont le teint sombre contraste avec une barbe blanche comme neige ; un regard doux et expressif, une voix agréable et persuasive, courtois et digne : « c'est un des hommes les plus ressemblants à un roi que j'aie jamais rencontrés en Afrique ». Paul du Chaillu en 1855-1856, le marquis de Compiègne vers 1873, sont eux aussi ses hôtes ; le docteur Griffon du Bellay voit en lui un « vieillard vénéré des autochtones et entouré de la considération des Européens ». Son éloquence persuade les chefs ; ses uniformes et ses décorations, reçus de Londres, de Paris et de Rome, font l'admiration des tribus.

Une ferme royale

Le royaume ne se limite pas à la pointe sableuse de Pongara. Au fond de la crique Mbata, sur la route du cap Lopez, Paul du Chaillu découvre en 1856 les plantations du roi, qu'il décrit sous le titre « Une ferme royale » :

« Les plantations où je me trouvais leur appartenaient ; ce sont les plus florissantes que j'aie vues sur la côte. […] Je voyais à droite et à gauche, et à plusieurs milles dans toutes les directions, des champs d'arachides, de bananes, de maïs, de cannes à sucre, de gingembre, d'ignames, de manioc, de courges. »

Paul du Chaillu, Voyages et aventures dans l'Afrique équatoriale, 1863

Le roi ne visite ces terres qu'à la saison sèche ; c'est la reine, sa première épouse, qui règle les travaux. Comme les grands de la côte à cette époque, le roi Denis possède de nombreux esclaves, trois cents selon la tradition, et il a lui-même pris part à leur commerce. La mémoire familiale conserve aussi le souvenir d'un affranchissement solennel : devant ses sujets assemblés, le roi fit avancer son serviteur Rambourou-Akinda, qui s'agenouilla ; il le releva, lui remit son chapeau sur la tête et déclara : « À partir d'aujourd'hui, tu n'es plus esclave. Tu prends rang de conseiller notable et tu deviens mon commensal. »

Planche d'album : la case du roi Denis Iᵉʳ, long bâtiment à toit de feuilles, silhouettes devant l'entrée
La case du roi Denis Iᵉʳ, Antchouwé Kowé Rapontchombo, en 1861 : le roi debout devant son habitation, entouré des siens · musée du quai Branly - Jacques Chirac, inv. 70.2008.16.2.8, photographie de Houzé de l'Aulnoit, domaine public.

« Quel est le bien que Dieu a fait ? »

À la mort de son épouse préférée, Agnouré-Babé, le roi, inconsolable, voulut que chacun de ses sujets perpétue sa mémoire en le saluant ainsi : « Quel est le mal que Dieu a fait ? » – « La mort », répondait le roi. Mgr Bessieux, fondateur de la Mission catholique du Gabon, vint lui représenter que ce salut offensait Dieu. Le roi l'entendit et changea la formule : « Quel est le bien que Dieu a fait ? » – « La vie ! » – « Oui, que Dieu te donne la vie ! » Il fut désormais salué ainsi. Sans jamais renoncer aux usages de ses pères, il confia plusieurs de ses enfants aux missionnaires, et une mission fut ouverte chez lui en 1851.

« C'est le moment de Dieu »

Au printemps 1876, le vieux roi sent venir la fin. En l'absence du missionnaire, c'est son fils qui le baptise, à sa demande. Lorsque le guérisseur se présente avec ses remèdes, le roi le renvoie : « C'est le moment de Dieu. N'attribuez ma mort à aucun maléfice, à aucun empoisonnement ; je défends qu'on immole des esclaves pour moi. » Puis il tire de son doigt son anneau d'or et le passe à celui de son fils Félix Adandé, désigné ainsi, à l'exclusion de tout autre, pour lui succéder : « Je vais mourir, et vous laisse pour être roi à ma place, à qui vous devez tous hommage, obéissance et respect, selon la tradition de mes pères, mon fils Félix Adandé. Adieu ! » La famille précise : ce fils est le roi Denis II, Louis Denis Marie Félix Adandé Rapontchombo.

Antchouwé Kowé Rapontchombo, le roi Denis Iᵉʳ, meurt le 9 mai 1876, à l'âge d'environ quatre-vingt-quinze ans, dix jours après Mgr Bessieux.

Les funérailles d'un souverain

Les chefs mpongwè de Libreville et des environs, les chefs fang de la rive gauche et jusqu'à un chef du Fernan-Vaz viennent en personne aux funérailles. Au cap Lopez, le chef des Orungu, Ré-Ntchengué, fils de Rogombè, ordonne chez lui, à Omèngo, un deuil particulier. À Libreville, le contre-amiral Ribourt, commandant supérieur des établissements français de la côte occidentale d'Afrique, fait mettre les drapeaux en berne, tirer le canon, et envoie des présents.

Revêtu de son grand uniforme de général anglais, écho des présents de la reine Victoria, le roi Denis Iᵉʳ, Antchouwé Kowé Rapontchombo, est inhumé au vieux cimetière d'Iwounwé, entre la pointe Pongara et la pointe Nghomboué, face à l'océan qui lui avait amené les Européens. Ses descendants y reposent à ses côtés, et la Maison veille toujours sur sa sépulture.

Vue aérienne du cimetière royal : une rangée de tombes blanches en degrés ; au centre, sur un socle de pierre claire, la tombe du roi Denis à la stèle marquée d'une croix ; des canons anciens couchés dans l'herbe
La sépulture royale d'Iwounwé vue du ciel. Au centre, la tombe d'Antchouwé Kowé Rapontchombo, le roi Denis Iᵉʳ ; à sa droite (à gauche sur la photographie), celle de son fils Louis Denis Marie Félix Adandé Rapontchombo, le roi Denis II ; à ses côtés, la princesse Marie-Anne Ankombié Rapontchombo I. De gauche à droite sur la photographie : Jean Rémy Onanga Adandé Rapuntchombo dit « Ajax », fils du prince Denis Marie Félix Adandé Rapuntchombo ; le prince Henri Adandé, fils de la princesse Virginie Ambougou ; le roi Denis II ; au centre, le roi Denis Iᵉʳ ; la princesse Marie-Anne Ankombié Rapontchombo I ; la princesse Virginie Ambougou ; son fils, le prince Mankey Camille Yvon Désiré « Otoki », ancien conservateur des attributs royaux ; Tchetoya Christine, dite « Teteyi » ; Gabriel Igamba, fils de la princesse Marie-Anne II ; Mavoko Jean Vitore, dit « Tambourou » ; puis Adama Alileys, enfant de la princesse Marie-Anne II. Derrière la tombe de la princesse Virginie Ambougou repose Ngwembinda, épouse du roi Denis Iᵉʳ. Posée à la verticale, parallèle aux autres, la tombe du prince Denis Marie Félix Adandé Rapuntchombo ferme la rangée. Le prince Onanga Adandé Rapontchombo, fils du roi Denis II, repose aussi dans la sépulture. Devant, les canons anciens couchés dans l'herbe · photographie de la Maison Assiga Domaine Royal Rapontchombo.

Sources

  • « Denis Rapontchombo », biographie publiée par miboue.com, d'après les archives de la famille Denis et les sources ci-dessous.
  • Bulletin des Pères du Saint-Esprit, 1876 (mort et baptême du roi).
  • Paul Belloni du Chaillu, Voyages et aventures dans l'Afrique équatoriale, Paris, Michel Lévy, 1863 (« Une ferme royale »).
  • Richard F. Burton, récit de sa visite au roi Denis (portrait du roi).
  • Marquis de Compiègne et Alfred Marche, L'Afrique équatoriale, Paris, Plon, 1876.
  • Dr Griffon du Bellay, « Le Gabon », Le Tour du Monde, 1865, p. 273-320.
  • R. P. Gautier, Étude historique sur les Mpongwès et tribus avoisinantes, Brazzaville, Institut d'études centrafricaines, 1950.
  • Vice-amiral Fleuriot de Langle, « Croisières à la côte d'Afrique », Le Tour du Monde, 1872-1876.